Une journée dans ma tête d’anxieuse

Avant de commencer à lire ce bout de ma vie, je t’invite à t’ouvrir l’esprit. Je n’exagère rien dans ce qui suivra, je ne l’écris pas pour que l’on me prenne en pitié non plus. Je l’écris pour mettre sur papier la lourdeur qui flotte dans ma tête, pour la rendre tangible, effaçable, modifiable. Je l’écris pour en reprendre le contrôle.

J’ouvre les yeux parce que mon bébé est réveillé, mais aussi parce que je me demande si ça n’est pas parce qu’il y a quelqu’un qui est entré chez moi et qui essaie de me l’enlever. Scénario catastrophe vous me direz, oui. C’est néanmoins avec ce genre d’idée que je dois partager ma tête durant chaque période d’éveil et de sommeil depuis aussi loin que je me souvienne. Je regarde sur la caméra avant d’aller le chercher et je me rapelle de faire attention quand je monte l’escalier pour ne pas me prendre les pieds, l’échapper et le blesser à cause d’une erreur stupide de ma part. Je regarde où je mets les pieds.

C’est l’heure de faire à déjeuner. Je m’assure que ce que j’utilise n’est pas chaud avant de le toucher, je ne mange pas de trop grosses bouchées au cas où je m’étoufferais. Qui prendrait soin de mon bébé si je finissais sur le sol ce matin? Combien de temps passerait avant que quelqu’un s’inquiète de ses pleurs et vienne le nourrir. Je prends des petites bouchées.

Je lui donne aussi des petites bouchées puisqu’avec la température d’aujourd’hui, je ne voudrais pas devoir m’aventurer sur les routes parce que je dois me rendre aux urgences, où il y aurait une foule de gens malades et contagieux qui pourraient me transmettre à moi ou à bébé un virus mortel qui nous séparerait pour une période interminable, qui lui donnerait du lait? Je le nourris à petite bouchée.

Je vais lui changer sa couche et ne le quitte pas des yeux, je ne voudrais pas qu’il se retourne et tombe, se heurte la tête au sol de céramique, je ne me le pardonnerais jamais s’il se blessait parce que je suis trop dans ma tête pour garder le focus, je garde le focus.

On doit aller en voiture et à chaque virage serré je me dis toujours de ralentir comme ça, si quelqu’un arrivait trop vite ou trop large, j’aurais le temps de réagir, de freiner de prendre les champs au lieu de me faire ramasser avec bébé par un camion ou une voiture conduit par un irresponsable, pourquoi suis-je la seule qui pense aux autres quand je conduis? Je conduis pour les autres.

Je ne roule pas trop vite ni trop lent, je fais mes arrêts comme il faut parce que je ne veux pas me faire arrêter, au cas où ça n’est pas une vraie police qui me demande de me ranger, mais quelqu’un qui me veut du mal? Pourquoi prendre la chance de me faire violenter par des imposteurs quand je peux seulement rouler doucement et de façon securitaire? Je conduis prudemment.

Je vais au magasin et je me fait sourire ou parler ou arrêter en chemin par de simples clients comme moi, mais j’ai toujours une petite crainte. Et si ces gens voulaient me faire du mal? Voulaient m’emmener de force, et si je lâchais des yeux quelques secondes la poussette et qu’un étranger mal intentionné partait avec mon bébé? Et si une pente était devant le panier et que j’oubliais de mettre les freins et que bébé dévalait à toute allure cette côte pour terminer sa course devant des voitures. Je mets les freins.

Mon copain est sorti avec les amis et je dois me coucher toute seule en bas, avec bébé dans la chambre voisine. J’entends des bruits, je sais que ce sont les souris dans les murs, mais je doute, est-ce que c’était une voix? Et si quelqu’un entrait chez moi? Où est-ce que j’ai placé mon bat de baseball? Un couteau près? S’il arrivait par les escaliers, est-ce que j’aurais le temps de prendre bébé et sortir par la fenêtre? Est-ce que j’ai ce que ça prend pour le confronter? Et si je ne l’entendais pas arriver et qu’il me prenait bébé? Est-ce que j’ai bien poussé la porte pour que la serrure soit bien verrouillée? Vérifié les fenêtres? Regardé dans le placard? Je garde un œil ouvert jusqu’à ce que mon amoureux revienne.

En pensant que la nuit m’offrirait une pause, je m’endors et rêve à tous les scénarios catastrophes évités de la journée. Je cristallise mes habitudes qui réussissent à nous garder en vie et je deviens de plus en plus rigide. Je fais de l’évitement, du déni, et autres mécanismes pour gérer mon anxiété alors que ça ne fait que l’alimenter.

Dans ce cours texte je vous ai parlé des scénarios les plus communs, ceux que je vis chaque jour. C’est sans parler de ma vie sociale, mes craintes face aux perceptions des autres, ma certitude de ne jamais être à la hauteur. C’est sans parler de la pression constante que je me mets quant à ma vie professionnelle et scolaire. C’est sans parler des cicatrices que certaines blessures du passé ont laissées derrière et qui ont chacune leur petite voix qui se mêlent à ma chorale interne.

Pourtant, je ne semble pas “si pire que ça” quand on demande à mes proches. Je suis productive, altruiste, spontanée et j’utilise habituellement une ponctuation réglementaire (bravo à ceux et celles qui ont reconnu le manque de ponctuation et de syntaxe comme une façon de représenter le rythme de ma tête).

Si tu as un anxieux dans ta vie, demande lui de te jaser d’un de ses scénarios. Ne le confronte pas à la réalité ou à la probabilité que ça ait lieu. Entends la peur, la souffrance de devoir partager son esprit avec des cauchemars aussi terrorisants, que perturbants à longueur de journée. Offre lui une écoute sans jugement et offre ton support. C’est tout ce dont moi j’aurais besoin.

Ce qui est particulier, c’est que la grande majorité d’entre nous ont ce genre de pensées intrusives, mais elles viennent et repartent sans laisser de trace. Chez les anxieux, ces pensées deviennent obsessionnelles puisqu’on essaie de les contrôler. Elles nous font vivre de la culpabilité, de la honte, de la paranoïa. Quelques-uns développent aussi des compulsions, des gestes ou défenses cognitives pour diminuer l’anxiété générée par ces pensées horribles.

Sur ce, notez que je vais bien. Je ne fais presque plus d’évitement et je deviens de moins en moins rigide et effrayée par la vie. Avec les recherches qui énoncent que le stress se transmet (je simplifie beaucoup ici), je ne veux pas que bébé hérite de ce trait. Prendre soin de moi c’est aussi prendre soin de lui!

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